Le bilinguisme précoce : pour ou contre ?

Nous vivons dans une société où les enfants sont amenés à voyager de plus en plus précocement et ainsi à s’exposer à des langues très diverses en passant du russe à l’espagnol ou du chinois à l’arabe.

Pour vous donner quelques chiffres, aujourd’hui 21% des enfants naissent dans une famille mixte et 25% des enfants ont déjà pris l’avion avant l’âge de 2 ans

Jeunes adultes, ils devront maîtriser une deuxième langue pour se garantir une meilleure place sur le marché de l’emploi. Dans ce contexte social, nous pouvons nous enquérir de l’intérêt du bilinguisme dès le plus jeune âge et nous demander pourquoi toutes les écoles n’enseignent-elles pas deux langues dès l’âge de 3 ans ?

En dehors du coût que cet enseignement induit, le bilinguisme a longtemps été considéré comme un frein au développement cognitif de l’enfant. Une étude publié en 1966, par John Macnamara en Angleterre a montré des résultats aux tests de QI inférieurs chez des enfants bilingues Irlandophone/anglophone d’Irlande par rapport à leurs camarades monolingues d’Angleterre. Cet auteur avait conclu au risque de surcharge cognitive induit lors de l’apprentissage de deux langues sans pour autant prendre en compte les différences socio-culturelles des sujets de l’étude.

Aujourd’hui, dans un contexte où la mode est d’apprendre plusieurs langues, les neuro scientifiques se sont largement intéressés à ce sujet et aux effets du multilinguisme sur le développement cérébral. Ils ont largement démontré l’existence d’une plasticité cérébrale permettant au cerveau de s’adapter continuellement à la qualité et à la quantité d’informations reçues. Plus précisément, le nombre de cellules nerveuses se stabilise vers l’âge de 3 ans pour s’amenuiser progressivement tout au long de la vie. Cet âge correspond donc à une période importante, pendant laquelle le cerveau est perméable à toute stimulation, permettant ainsi de créer des connexions neuronales. La qualité de ces connexions va dépendre de la fréquence d’utilisation de ces neurones. A l’instar d’une route de campagne parsemée de grandes herbes, plus on y passe et plus l’accès est facile et rapide. En effet, si un chemin est régulièrement emprunté, des empreintes de pieds ou des traces de roues de voiture apparaîtront et si au contraire elle n’est plus utilisée, les mauvaises herbes repousseront et le chemin disparaîtra progressivement. 

Grace à cette plasticité cérébrale, le cerveau d’un enfant est tout à fait capable d’apprendre plusieurs langues sans pour autant manifester de retards dans l’apprentissage de sa langue maternelle. Des études réalisées pendant près de 10 ans notamment par Laura-Ann Petitto et ses collègues de l’Université Gallaudet à Washington ont montré qu’un enfant apprenant une deuxième langue avant l’âge de 10 ans présentait le même développement langagier qu’une enfant monolingue : acquisition du premier mot à un an, explosion lexicale entre 18 mois et 3 ans, complexification de la syntaxe orale entre 2 et 5 ans, apprentissage de la lecture vers 6 ans environ.

En plus de démontrer l’aspect inoffensif du bilinguisme sur le développement de l’enfant, ces études ont révélé de nombreux bienfaits. L’enfant ayant eu accès à deux langues dès son plus jeune âge sera capable de se concentrer plus facilement dans un environnement bruyant et ainsi de répondre plus aisément à des situations de double tâches.

Le bilinguisme constitue également un facteur de protection contre la maladie de type Alzheimer en augmentant notamment les capacités de flexibilité mentale des enfants concernés. L’étude d’Ellen Bialystok d’ l’Université York à Toronto) a démontré que chez les patients multilinguistes la maladie s’est déclarée 4,3 ans plus tard que chez les patients monolingues.

Enfin, en 2010, l’étude d’Esther Adi-Japha et de ses collègues de l’Université de Bar-Ilan en Israël, a été proposé à des enfants de 4 et 5 ans dans le but de comparer la créativité des enfants bilingues par rapport aux enfants monolingues. Ces enfant devaient dessiner une maison ou une fleur fantastique. La conclusion de cette étude révèle une plus grande créativité et de meilleures capacités d’abstraction chez les enfants bilingues : les enfants monolingues dessinaient des fleurs sans pétale alors que les enfants bilingues représentaient des hybrides imaginaires tels que des « fleurs cerfs-volants ».  Enfin, les enfants qui apprennent dès leurs premières années une deuxième langue développent une sensibilité à la communication et donc aux interactions sociales.

Ainsi, la science est d’accord là dessus : un tout petit est capable d’apprendre plusieurs langues sans que cela ne représente un frein pour son développement langagier et cognitif. Au contraire, apprendre une langue apporte à son cerveau une plus grande flexibilité mentale, une plus grande créativité et une prédisposition à la communication.

Néanmoins, une condition est essentielle pour que l’enfant intègre cette langue et concerne le contexte affectif. L’enfant doit y mettre du sens et ce sens passe par les affects associés à cette langue. L’enfant apprendra une langue car il aura envie de communiquer avec son entourage. Il fera alors l’effort de se mobiliser pour apprendre cette nouvelle langue. En tant que parents, il est nécessaire d’être cohérent, de parler sa langue maternelle à son enfant. Si la maman est française et le papa allemand, il sera préférable que la maman parle en français à son enfant et le papa en allemand. Et cela, même si la famille vit au Japon ou au Mexique.